Une brève histoire des contes de Noël

Depuis deux millénaires, Noël bruisse d’échos littéraires : textes religieux, mystères théâtraux, « noëls » poétiques et, à l’époque contemporaine, contes de Noël, genre auquel ont annuellement sacrifié de nombreux écrivains, de Dickens à Maupassant en passant par Alphonse Allais ou, plus près de nous, Corinna Bille. Reconstituer l’histoire de ce genre littéraire singulier – qui a aussi été un genre journalistique au siècle de la presse – permet de retracer les représentations de la fête qu’il a contribué à fonder, tantôt pieuses ou moralisantes, tantôt plus impertinentes, mais aussi d’appréhender les pouvoirs de la littérature. Voici donc, en cadeau de fin d’année, une brève chronique de cette tradition culturelle.

Avant les contes : des évangiles aux « noëls » poétiques

Au commencement, bien entendu, était le Verbe. Et le Verbe s’est fait chair, et vice-versa : après tout, la naissance miraculeuse de Jésus, l’un des mythes fondateurs du christianisme, n’a-t-elle pas engendré un récit parfait, bien construit et touchant les cœurs ? Instituée dans les Écritures, cette matière sacrée est rapidement réinvestie par les premiers écrivains de la chrétienté, à savoir les pères de l’Église. Au IVe siècle, saint Ambroise compose des hymnes interpolées dans l’office, dont quelques-unes sont dédiées à la fête de la Nativité. Il amorce alors un mouvement qui ne cessera de croître : les paroles liturgiques sont peu à peu développées, commentées, mises en musique.

Au cours du Moyen Âge, toute une dramaturgie entoure ces paraphrases qui empruntent autant au canon de l’Église qu’aux évangiles apocryphes, aux vies de saints et autres légendes entées sur le noyau biblique, telle l’histoire d’une sage-femme dont la main se serait desséchée après qu’elle eut douté de la virginité de Marie… De véritables crèches vivantes, en latin puis en ancien français, se détachent progressivement de la messe, voire sortent sur le parvis des églises sous la forme de « mystères » théâtraux, dont la Comédie de la Nativité de Jésus-Christ de la reine Marguerite de Navarre, éditée en 1547, constituera un pieux prolongement.

Dans le dernier quart du XVe siècle se cristallise le genre voisin du « noël », aux contours vagues mais défini comme un chant en l’honneur de la naissance du Christ, généralement à caractère populaire. Si les historiens ont longtemps été tentés de tracer une filiation entre ces poèmes et les mystères dont ils auraient été, comme l’estimait Henry Poulaille, des « raccourcis » de substitution, les recherches les plus récentes privilégient l’hypothèse d’un héritage des hymnes liturgiques. Certains de ces noëls sont dits « farcis », comme nos dindes, lorsque latin et langue vulgaire y alternent. Parfois, le premier est réservé aux anges, aux saints et aux nobles, alors que la seconde est délaissée aux bergers. Ultérieurement, les auteurs de province transposeront une telle répartition dans leur propre contexte linguistique : aux bons héros, le bon français ; aux pauvres hères, les patois locaux !

Le XVIe siècle marque sans doute l’apogée de ces noëls alternativement chantés à l’église, récités par les enfants de porte en porte ou réservés au foyer domestique, comme le consigne Étienne Pasquier en 1571 dans ses Recherches de la France : « Et en ma jeunesse, c’était une coutume que l’on avait tournée en cérémonie de chanter presque tous les soirs, presque en chaque famille des Noëls, qui étaient chansons spirituelles faites en l’honneur de notre Seigneur. » Malgré quelques incursions d’écrivains renommés comme Clément Marot ou Joachim du Bellay, les auteurs restent le plus souvent anonymes, et leur production est rassemblée dans des Bibles des noëls à large diffusion. On noëlise à tout va, comme le confirment plusieurs allusions de Rabelais aux « beaux et joyeux Noelz ».

La grand bible des noelz, tant vieux que nouveaux, entre 1581 et 1628
(à lire intégralement sur Gallica).

L’esprit du temps transparaît naturellement dans ces poèmes : courants d’idées – notamment les feux allumés par la Réforme –, courants esthétiques. À l’âge classique, la tradition se poursuit en s’abreuvant aux nouvelles eaux poétiques, notamment à la pastorale en vogue dans les salons mondains. Ces bergeries se complaisent dans l’anachronisme : on ne s’ébaubira guère que Jérusalem s’accommode d’un urbanisme à la française ni que le châtelain glorifié de Versailles soit rapproché du roi de l’étable ! À l’inverse, des noëls satiriques dénoncent régulièrement les turpitudes de la cour et les travers de la population. L’un des intérêts de cette vaste nébuleuse poétique réside donc dans la façon dont chacun s’approprie le récit biblique : de nombreux noëls provinciaux alignent des défilés d’autochtones en route vers Bethléem pour rendre hommage au nouveau-né en lui offrant les produits typiques de leur région. Désireux de se distinguer sur cette trame qui leur est commune, quelques-uns déclineront ces humaines processions en Noël des oiseaux et même en Noël des fleurs.

Qu’ils détournent la vocation religieuse du genre ou qu’ils y conduisent, ces chants s’imposent comme une composante notable de la religion populaire. Au point que dans son Génie du christianisme, en 1802, Chateaubriand retrouve « la naïveté et comme la fraîcheur de la foi » dans « nos cantiques gaulois, les noëls même de nos aïeux », ceux qu’entonnent le laboureur et son épouse : « Les noëls, qui peignaient les scènes rustiques, avaient un tour plein de grâce dans la bouche de la paysanne. Lorsque le bruit du fuseau accompagnait ses chants, que ses enfants, appuyés sur ses genoux, écoutaient avec une grande attention l’histoire de l’Enfant Jésus et de sa crèche, on aurait en vain cherché des airs plus doux et une religion plus convenable à une mère. » L’écrivain parle toutefois au passé : après le siècle des Lumières et la Révolution française, le goût des noëls pâtit de la sécularisation croissante de la société et tend à s’essouffler.

Au XIXe siècle, les poètes continuent certes à versifier sur la naissance de Jésus, tels Théophile Gautier ou Paul Verlaine. Mais leurs créations qui tendent à esthétiser Noël dévient progressivement du genre des noëls proprement dit, à la portée plus collective. Celui-ci perdurera sous la forme des chants traditionnels et suscitera encore quelques compositions originales, en tête desquelles Noël, chrétiens, « Noël moderne qui est déjà octogénaire, et qui ne semble pas près de mourir » lorsque Le Figaro artistique rend compte de sa résiliente notoriété en 1928 : il a été chanté sur le front de la Grande Guerre et sera repris entre autres par Tino Rossi. Ce patrimoine populaire demeure vivace dans les cultures régionales en quête de reconnaissance : les Provençaux Mistral et Roumanille n’y ont pas dérogé, et aujourd’hui encore, les Fribourgeois fredonnent volontiers Ô pâtres solitaires arrangé par l’abbé Bovet, ainsi que maintes partitions en patois gruérien. Ces louables exceptions n’ont toutefois pas suffi à enrayer la lente désaffection du noël.

« La plus solennelle crise du monde fantastique »

À mesure que déclinait la production de ces cantiques du peuple, une autre forme de littérature s’est progressivement emparée de Noël : les contes – nous y voici. Non pas qu’ils fussent inexistants auparavant, mais ils se réduisaient principalement aux modulations des récits apocryphes. « Les contes de Noël, entendus tels qu’on les compose aujourd’hui, furent presque inconnus du Moyen Âge », assène Maurice Vloberg dans son étude Les Noëls de France (Arthaud, 1938). Certes, la frontière des genres n’est pas tirée au cordeau : Chateaubriand n’affirmait-il pas combien les chants des veillées racontaient « l’histoire » de l’Enfant Jésus ? Et le polygraphe Raoul Ponchon n’a-t-il pas, au seuil des années 1890, donné au Courrier français un poème en vers titré Il était une fois, conte pour le jour des Rois, proche des noëls anciens ? L’inverse est également vrai : le conte de Noël le plus emblématique de la littérature européenne s’intitule Un chant de Noël, en anglais A Christmas Carol in Prose, soit une contradiction dans les termesNéanmoins, ces jeux de répons ne seraient pas significatifs s’ils ne suggéraient pas un changement de goût : on ne se souvient guère des rimes de l’honnête Vierge à la crèche, dans Les amoureuses d’Alphonse Daudet, alors que l’on se délecte du récit, il est vrai plus abouti, des Trois messes basses.

L’émergence de ces contes modernes repose cependant sur la lente incubation d’un immémorial terreau narratif, transmis par tradition orale jusqu’à ce que les folkloristes du XIXe siècle en organisent le corpus de manière à proposer une alternative crédible au Noël des ecclésiastiques. En effet, ces contes primitifs révèlent une conception de la fête selon laquelle la naissance du Christ s’est agrégée à un archaïque fonds païen, notamment le cycle cosmique dédié au « Soleil invaincu » (Sol invictus), dont le symbolisme avait été transposé à l’avènement du Sauveur par l’Église des premiers siècles. Riche de cette mémoire palimpseste, la période de Noël – de la Toussaint à l’Épiphanie – hérite d’un trésor de légendes calendaires dont la généalogie est esquissée en introduction de la copieuse anthologie de Jérémie Benoit, Le Bouquin de Noël (Robert Laffont, 2016).

Pour une bonne illustration de cette coalescence des mythes en territoire romand, on peut se fier à La dame blanche de Rouëlbeau, conte genevois transcrit dans La patrie suisse du 16 juillet 1902 (cité ici dans une version qui avait fasciné mon imagination d’enfant, celle d’Édith Montelle et Richard Waldmann pour Les plus beaux contes de Suisse). Voyons plutôt : un soir de Noël, un pauvre garçon s’en va chasser autour des ruines de Rouëlbeau, à Meinier, pour améliorer le réveillon, malgré les superstitieuses protestations de sa mère. Mais, à minuit, une femme spectrale lui apparaît : « Ne sais-tu pas que la nuit de Noël appartient aux trépassés ? » Émue par l’indigence du miséreux, la dame à la voix sépulcrale le couvre d’or et le laisse repartir. L’année suivante, un cousin de la famille tente sa chance, appâté par une telle prodigalité, mais le fantôme l’enferme à jamais entre les murs de son castel pour le punir de sa cupidité.

Illustration de Béat Brüsch pour La dame blanche de Rouëlbeau, dans Les plus beaux contes de Suisse (Lausanne, Éditions Mondo, 1987).

Ce récit gothique montre un visage étonnamment sombre de Noël. Longtemps, la célébration de la naissance et de la vie fut aussi, paradoxalement, une fête « non pas pour les morts mais avec les morts », comme l’écrivent Alain Cabantous et François Walter dans leur passionnante enquête Noël, une si longue histoire (Payot, 2016). C’est que, dans la temporalité cyclique des sociétés traditionnelles, la célébration solsticiale du renouvellement coïncidait naturellement avec le déclin symbolique de l’année, doublé de celui du jour. Moment d’une suspension de la quotidienneté ordinaire, la nuit de Noël se révèle propice à l’irruption du surnaturel, ce qui en fait « la plus solennelle crise du monde fantastique », selon le mot de George Sand. « Toujours par suite de ce besoin qu’éprouvent les hommes primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur vive imagination […], le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les prodiges du sabbat, en même temps qu’il annonce la commémoration de l’ère divine », précise la romancière en fine observatrice des coutumes de son Berry natal.

Le moment Dickens

Outre cette religiosité syncrétique, La dame blanche de Rouëlbau met en lumière d’autres dimensions de Noël dont l’importance s’accroît au cours du XIXe siècle : la célébration de l’intimité familiale et la protection des plus humbles – les nécessiteux en l’occurrence, mais aussi les enfants. Sans être absente des représentations antérieures, cette double caractérisation se précipite au contact des préoccupations sociales de la génération romantique, notamment en Angleterre et en Allemagne, mais plus généralement dans tout le nord de l’Europe : la triste fantasmagorie de La petite fille aux allumettes (1845), du Danois Hans Christian Andersen, concentre de façon poignante ce renouveau de la fête.

À la même époque, le succès d’un conte de Hoffmann, Casse-noisettes et le roi des souris, reflète le développement d’un rituel domestique indépendant du culte religieux. Si ce petit roman dans lequel des jouets s’animent la nuit de la Nativité a été rédigé en 1815 dans le cadre des salons littéraires berlinois, sa réception française, une trentaine d’années plus tard, atteste la formation d’une imagerie du réveillon qui nous reste familière, avec sapin et cadeaux. Après une première traduction en 1838, Alexandre Dumas en produit sa propre version en 1844, dans laquelle il se sent encore obligé de faire œuvre de pédagogue en adaptant le texte original :

« Donc, l’Allemagne, étant un autre pays que la France, a d’autres habitudes qu’elle. En France, le premier jour de l’an est le jour des étrennes, ce qui fait que beaucoup de gens désireraient fort que l’année commençât toujours par le 2 janvier. Mais, en Allemagne, le jour des étrennes est le 24 décembre, c’est-à-dire la veille de la Noël. Il y a plus, les étrennes se donnent, de l’autre côté du Rhin, d’une façon toute particulière : on plante dans le salon un grand arbre, on le place au milieu d’une table, et à toutes ses branches on suspend les joujoux que l’on veut donner aux enfants ; […] puis on dit aux enfants que c’est le bon petit Jésus qui leur envoie leur part des présents qu’il a reçus des trois rois mages, et, en cela, on ne leur fait qu’un demi-mensonge, car, vous le savez, c’est de Jésus que nous viennent tous les biens de ce monde. »

C’est toutefois un texte anglais qui va asseoir aussi bien cette représentation profane de la fête que la tradition littéraire des contes de Noël. Chacun connaît l’argument du Christmas Carol (1843) de Charles Dickens : l’avaricieux Ebenezer Scrooge, contempteur notoire de Noël et de ses « fariboles », reçoit nuitamment la visite de trois fantômes – celui des Noëls passés, qui ravive les chaleureux souvenirs que son amour de l’argent avait éteints ; celui des Noëls présents, qui le confronte aux conséquences de son vice ; enfin celui des Noëls futurs, qui le prémunit contre une mort dans l’isolement. Ces visitations opèrent en lui une conversion radicale. Afin de s’épargner la damnation de son défunt associé, le ci-devant misanthrope se mue en donateur munificent et accepte de participer au festin familial organisé par son neveu. Tout le récit est structuré sur la rédemption du protagoniste et sur l’opposition entre ses deux états : les incarnations successives de « l’esprit de Noël » le conduisent de la solitude à la convivialité, de l’égoïsme à l’altruisme, de la tristesse à la joie. Cette axiologie charpente également les décors, où le froid glacial des rues londoniennes valorise par contraste la chaleur des intérieurs familiaux.

Édition originale de A Christmas Carol, 1843.

Cette vision idéalisée, qui recentre la fête de Noël dans les foyers et promeut l’exercice d’une compassion individuelle, fera florès. Elle est contemporaine de l’avènement de la vie privée bourgeoise et des valeurs qu’elle véhicule, ainsi que le conçoit le neveu de Scrooge :

« Du moins ai-je toujours considéré cette fête (mis à part le respect dû au caractère sacré de son nom et de son origine, si l’on peut séparer ce respect de tout ce qui s’y rapporte) comme un très beau jour, et la saison de Noël comme une ère de bonté, de pardon, de charité, de joie ; le seul moment que je sache dans le long calendrier de l’année où hommes et femmes semblent d’un commun accord ouvrir librement leurs cœurs longtemps fermés et traiter les gens qui leur sont inférieurs non en créatures d’une race différente marchant vers une autre destinée, mais comme leurs vrais compagnons de voyage sur le chemin du tombeau. »

Une telle description montre bien comment la société victorienne s’est approprié l’héritage chrétien pour en édifier un contre-modèle de plus en plus laïcisé, partagé entre une nostalgie du merveilleux et un réalisme social teinté de paternalisme. Mais, comme l’ont finement analysé Alain Cabantous et François Walter, la vocation morale des contes de Noël ne laisse pas d’être ambiguë : en confinant cet élan de partage au temps de Noël, elle permet à la classe moyenne dominante de se racheter momentanément, de se donner bonne conscience sans ébranler l’ordre social ; aider les pauvres à Noël suppose qu’ils le demeurent tout le reste de l’année ! Si la sincérité de Dickens, dont le récit est embué à la fois par les souvenirs de l’enfance et par la visite d’une école d’indigents à Manchester, ne saurait être mise en doute, il n’empêche que son écriture s’imprègne d’un discours latent qui cherche à catalyser à travers la littérature des sentiments et des pratiques dont Noël devient le symbole à des fins de cohésion nationale.

Cette ambivalence s’exprime d’autant plus fortement que cette sacralisation de la fête naît précisément de ce contre quoi elle aspire à être un rempart, à savoir une société en profonde mutation, essentiellement urbaine, où le progrès galope mais où les inégalités se creusent. Le motif de Noël ainsi réinterprété instaure une illusion de permanence tout en s’alimentant fondamentalement de la vie contemporaine. Chez Dickens, la délicate poésie des descriptions et la promotion des bons sentiments se conjuguent avec une caricature mordante de la ville et des mœurs modernes, de manière à susciter l’empathie sans freiner l’agrément du public : « Mon dessein, écrira-t-il, fut de recourir à une sorte de mascarade fantasque que justifiait la bonne humeur de la saison, pour éveiller quelques pensées d’amour et de clémence, qui ne sont jamais hors de saison en terre chrétienne. »

Objectif atteint. L’alliage entre le merveilleux, le pathos, le réalisme et l’humour érige le Christmas Carol de Dickens en « conte de fées moderne » – selon l’heureuse formule de son biographe Peter Ackroyd – et lui assure immédiatement un retentissement exceptionnel. Six mille exemplaires en sont écoulés dès les premiers jours et les lectures publiques qu’en donnera Dickens une dizaine d’années plus tard seront prises d’assaut : à la première d’entre elles, en décembre 1853 à Birmingham, pas moins de mille sept cents personnes bravent une tempête de neige pour venir l’écouter. Ce succès consolide le modèle du Noël victorien, dixit Thackeray : « Si le livre avait beaucoup contribué au développement de l’hospitalité en Angleterre, il avait aussi entraîné un horrible massacre de dindes de Noël. »

La fortune du conte devient un phénomène mondial : en 1866, après une tournée de l’écrivain aux États-Unis, un riche industriel de Boston décide de faire du 25 décembre un jour chômé dans son entreprise et, l’année suivante, d’offrir une dinde à tous ses ouvriers. Dans les années 1930 encore, le président Roosevelt en personne gardera l’habitude de lire le texte à sa famille lors de chaque veillée de Noël. En France également, Dickens est ovationné lors de trois lectures en 1856 et 1863. Il faut dire que le livre y avait été (mal) édité en 1847 par la Société des livres liturgiques illustrés, avant de connaître, quelques mois plus tard, une nouvelle traduction d’Alfred Joanne, l’auteur des célèbres guides de voyage, promise à une intense diffusion grâce à la maison Hachette. Dickens n’a peut-être pas inventé une nouvelle façon de fêter Noël, mais il a participé de manière décisive à sa propagation.

La civilisation du journal s’empare de Noël

Cette réussite a été d’emblée soutenue par une efficace machine éditoriale : A Christmas Carol paraît sous la forme d’un livre illustré édité pour les étrennes, suivi de nouveaux Christmas Books les années suivantes, par lesquels Dickens s’inscrit dans la lignée des almanachs pour enfants. Mais dès 1854, le romancier modifie la formule : il écrit désormais des histoires plus courtes pour les numéros de Noël des magazines Household Words puis All the Year Round. L’écrivain est le chef d’orchestre de ces numéros spéciaux construits autour de ses récits, qu’il habille en mettant à contribution ses confrères.

Ce changement de stratégie traduit une mutation fondamentale dans la culture de l’imprimé : éperonnée par l’industrialisation, la presse périodique s’impose, dans le deuxième tiers du XIXe siècle, comme le vecteur principal de la création littéraire. Par-delà le cas des journaux de Dickens, les revues illustrées investissent bientôt des moyens considérables pour faire de leurs numéros de Noël des petits bijoux d’art luxueusement enluminés, parfois offerts pour fidéliser leurs abonnés. Comme le relève Jules Claretie dans Le Figaro du 14 décembre 1899, « les grands enfants, les collectionneurs de publications pittoresques, les amateurs d’images, les lecteurs de journaux ont leur Noël aussi, tous les ans, lorsque apparaissent les numéros exceptionnels, ces Christmas numbers où les artistes et les écrivains s’allient pour charmer ceux qui lisent et ceux qui regardent. »

La France importe ce modèle dans les années 1880. Pour confectionner ces féeries colorées, L’illustration n’hésite pas à réquisitionner jusqu’à deux cents ouvrières. Les écrivains, quant à eux, cherchent à s’y faire publier, ainsi qu’en témoigne cette lettre du symboliste Georges Rodenbach adressée fin 1890 au poète François Coppée, qu’il avait sollicité pour placer son conte Le voile : « […] je vous envoie mon Conte de Noël que vous avez recommandé à L’illustration. Votre recommandation est précieuse, car M. Marc [le directeur de la revue] m’a très bien accueilli et m’a pris un conte pour son numéro de l’an prochain – celui de cette année étant composé. Je lui en ferai un autre, ayant eu l’occasion de placer celui-ci au Gaulois, où vous lui trouverez, j’espère, bonne mine. »

Couverture d’Alphonse Mucha pour le numéro spécial de Noël de L’illustration en 1896.

Cet envoi atteste la formation d’un marché des contes de Noël qui ne se borne pas aux numéros de L’illustration, mais qui s’étend à la grande presse. Certains connaissent une intense circulation, entre reprises dans des périodiques de province ou collections dans des recueils ad hoc. Ces contes et nouvelles qui étoilent chaque fin d’année la galaxie Gutenberg s’adaptent aisément aux conditionnements de la « matrice journalistique ». Leur brièveté, notamment, satisfait aux contraintes d’une publication sur un seul numéro, ce qu’impose évidemment la circonstance ponctuelle de Noël. Plus profondément, le genre singulièrement plastique du conte permet de concilier l’inscription de la fiction dans la temporalité des journaux, c’est-à-dire sa contamination par l’actualité, et le besoin d’une évasion vers l’imaginaire.

Ce face à face vaut certes pour toutes les œuvres de fiction qui remplissent alors les rez-de-chaussée des quotidiens, mais, par sa spécificité thématique, l’espèce du conte de Noël se coule mieux que d’autres dans le moule du journal. À travers l’analyse formelle d’un échantillon tiré de la presse syndicale, Stéphanie Lachat a pu caractériser cette ambivalence du conte de Noël journalistique vis-à-vis de la ligne éditoriale des périodiques, tendu entre une visée argumentative et un objectif plus rassembleur, entre un ancrage dans le présent et la réactivation d’un passé de légende auquel tous les lecteurs pourront s’identifier. Ce double bind se transpose à l’échelle du champ médiatique : la réputation de « marronnier » qui s’accole au conte de Noël et son horizon d’attente a priori très codifié en font un véritable exercice de style qui doit s’ouvrir, pour que le rédacteur ou le journal qui l’emploie puisse se distinguer, à un large éventail d’opinions et de choix esthétiques.

Des contes de Noël pour rire

Les journalistes ont rapidement conscientisé, avec une bonne dose d’autodérision, la prolifération aussi bien que la duplicité du genre. Soient les ironiques Considérations sur le conte de Noël que publie le folliculaire Pierre Veber en une de Gil Blas le 23 décembre 1895 :

« L’an dernier à pareille époque, j’entendis s’écrier un homme, dont les Grâces n’avaient apparemment pas orné le langage : “Est-ce qu’on va bientôt lui f… la paix au petit Jésus !” La sincérité de cette exclamation me frappa. Les gens de lettres, qui sont certes la race la plus moutonnière, se croient forcés de mettre au jour un conte sur l’Enfant Jésus, dans la dernière semaine de l’année ; c’est à proprement parler la Nativité obligatoire. »

Tables de multiplication à l’appui, le rédacteur se gausse de l’augmentation exponentielle des contes de Noël, tous basés sur un canevas biblique pour le moins limité ! Narquoisement, il y ajoute le sien :

« Lorsque les Mages eurent adoré le petit Jésus, ils demandèrent à féliciter saint Joseph, le père du Sauveur. Ils le cherchèrent et le découvrirent assis au pied d’un arbre, et pleurant. Ils lui dirent :

— Pourquoi pleures-tu ?

Joseph, secoué de sanglots, ne répondait pas. Ils reprirent :

— Est-ce parce que tu as été inquiet durant que ta femme mettait son enfant au monde ?

— Non, dit Joseph.

— Est-ce parce que l’honneur qui t’est fait t’épouvante ?

— Non, dit Joseph.

— Est-ce parce que tu penses que ton fils doit mourir sur la croix, après les plus grandes souffrances ?

— Non, dit Joseph.

— Est-ce parce que tu regrettes le rôle qui t’est dévolu dans ce mystère ?

— Peuh ! dit Joseph.

— Alors, dis-nous, pourquoi pleures-tu ?

— Je pleure, dit Joseph, parce que je songe à l’insanité de tous les contes de Noël que l’on fera sur nous dans dix-huit cents ans. Si j’avais su, j’aurais gardé l’incognito. »

La simple existence de cet anti-conte de Noël suppose que, dans les journaux, les regards portés sur la fête ne soient pas si inflexibles qu’on veut le croire. Veber s’essaie d’ailleurs à une amusante typologie des contes. Il y aurait d’abord le « Noël mystique », c’est-à-dire celui qui reformule la scène de la Nativité, que ce soit « naïvement » (subdivisions : « le Noël moyen-âge, le Noël romain, le Noël oriental, etc., etc. ») ou avec « ironie », sous-espèce qui « exige également la naïveté, mais une naïveté perfide qui insiste sur les côtés trop réalistes, ou sur les contradictions ». Viendraient ensuite le « Noël des humbles » ; le « Noël guerrier », qui fait vibrer la corde patriotique ; le « Noël provençal » ; le « Noël parisien », où « tous les accessoires que le boulevard peut fournir devront être employés », c’est-à-dire « un réveillon en joyeuse compagnie » qui laisse « filtrer la mélancolie de Noël » lorsque les convives évoquent « leurs souvenirs des Noëls échus », mais qui se termine « sur une impression un peu plus païenne » (« Et le matin, elle me dit : “Chéri, je crois que nous avons fait des sottises : … si c’est un petit garçon, je l’appellerai Noël…” ») ; enfin le « Noël triste », sur lequel l’auteur ne s’attarde guère, puisqu’» il a peu de succès », un indice de la distance qu’il convient de garder à la lecture de cette nomenclature.

Le même œil railleur transparaît dans un feuilleton comique de Jules Lemaître publié dans Le Figaro du 24 décembre 1888. Derrière la banalité du titre Contes de Noël, l’auteur cache une série de pastiches « de nos romanciers les plus goûtés », qu’il présente comme les canevas des contes supposés paraître le lendemain. Après Loti ou  Maupassant vient le tour de Zola et de sa prétendue Farce de Buteau. Cette parodie ordurière de La terre, un roman particulièrement cru du maître de Médan, en reprend opportunément certains personnages, en particulier Hyacinthe, dit Jésus-Christ, pseudonyme forcément remotivé pour l’occasion : « […] les femmes sont à l’église, et les hommes au cabaret, où Jésus-Christ explique aux camarades que c’est son jour de naissance et se livre là-dessus à des plaisanteries de pochard que vous me dispenserez de vous rapporter. » En guise d’apothéose, le texte se vautre dans une peu ragoûtante scène scatologique :

« “[Buteau] aperçut, sous la cheminée, une paire de petits sabots, les sabots d’Athénaïs, que l’enfant avait déposés là, en cachette, confiante dans la visite du petit Jésus. 

— N… de D… ! gueula Buteau ; je t’en vas f…, moi, des étrennes, enfant de g… !

— Mais tout à coup il se calma. Même une gaieté passa dans ses petits yeux jaunes, comme s’il rigolait intérieurement à la pensée d’en faire une bien bonne.

Il serra les lèvres, comme quelqu’un qui fait un effort et qui s’éprouve, défit ses bretelles et…”

Non, décidément, je ne puis vous dire ce que déposa Buteau dans les petits sabots d’Athénaïs. »

Alors que Lemaître dénonce ici les obscénités du naturalisme, le dernier texte singe quant à lui le style décadent de Catulle Mendès d’une manière tout aussi excessive :

Pastiche de Catulle Mendès par Jules Lemaître dans Le Figaro du 24 décembre 1888.

Pour les initiés, Jo et Lo renvoient aux badinages des héroïnes de Lila et Colette, à la chair « perversement odorante ». Mais peu importe, finalement, que le lecteur décode ou non l’allusion aux nouvelles de Mendès car, pour le reste, ce conte aussi elliptique qu’incompréhensible exacerbe l’effacement du texte à l’œuvre dans la poétique fin-de-siècle.

Si cette succession de caricatures stylistiques peut se lire comme une pochade purement fumiste, il se trouve que Lemaître a décidé de les recueillir dans le quatrième volume des Contemporains, une série d’essais critiques tout à fait sérieux, qui les transmuerait en audacieuses expérimentations formelles. Il n’est bien sûr pas insignifiant qu’elles soient aussi d’acidulées parodies de contes de Noël. Au-delà du caractère conjoncturel de leur publication originelle, le choix de déboulonner ce genre qui symbolise l’équilibre parfait entre la tradition et la modernité démultiplie la force de frappe des flèches simultanément décochées sur les soubassements de la société française, sur les régulations collectives de l’écriture littéraire et sur les usages d’une culture de masse.

Variations sur le sens de Noël

Les chroniques iconoclastes de Veber et de Lemaître cherchent clairement à éreinter le genre du conte de Noël. Elles n’en témoignent pas moins de sa vitalité, puisqu’elles prouvent que même les détournements les plus irrévérencieux trouvent leur place, au milieu d’évocations plus consensuelles. La fin du XIXe siècle voit en effet fleurir des contes attendrissants et pathétiques, à l’exemple du Noël du petit joueur de violon de Camille Lemonnier ou des Sabots du petit Wolff de François Coppée. Mais les plus intéressants sont assurément ceux qui battent en brèche les accès de sensiblerie et qui, à une époque où l’on proclame la mort de Dieu, instruisent le procès de Noël.

Dans Conte de Noël de Maupassant, expressément qualifié d’« histoire fantastique », le docteur Bonenfant narre le cas d’une « Possédée » délivrée de sa monomanie lors de la messe de minuit, où elle se trouve « hypnotisée, pardon ! vaincue par la contemplation persistante de l’ostensoir aux rayons d’or, terrassée par le Christ victorieux ». L’épanorthose, cette figure de rhétorique qui consiste à feindre une correction de sa pensée, trahit la dérision du matérialiste docteur à l’endroit du prétendu « miracle » de la nuit de Noël auquel il préfère manifestement une explication psychologique. Dévoyant un imaginaire flamand confit dans la bigoterie, La crèche du béguinage de Georges Rodenbach – il s’agit du conte qu’il a réussi à placer dans L’illustration en 1891 – dévide un parallèle non moins halluciné entre la statuette de l’Enfant Jésus involontairement fracassée par une béguine et la mort de son jeune neveu. La conscience maladive de la religieuse la pousse à subtiliser le petit cadavre et à le placer sur la paille de l’église : « Volonté de Dieu clairement exprimée : l’enfant n’était décédé un tel jour que pour ce miraculeux dessein de suppléer Jésus dans la crèche. »

Remy de Gourmont explore une voie plus scandaleuse encore dans Le faune, récit d’une femme qui réprouve la « stupide nuit de Noël » et l’hypocrisie des obligations sociales qui l’accompagnent : le « rire trop innocent des petits enfants », la « benoîte jovialité des parents pauvres émus d’un peu de fête, du pitoyable gala voulu par les calendriers »… Elle ne peut toutefois empêcher sa « faible et mobile cervelle » de ressusciter les Noëls de son enfance. Incapable de refouler ces trop banals « attendrissements annuels », elle s’engage dans une lutte intérieure qui ne se résout que par une décompensation inattendue : « Révoltée contre la pureté des blancs souvenirs, elle sombra dans l’idéisme sensuel », c’est-à-dire une divagation érotique dans laquelle elle se rêve étreinte par un faune. Exhumé de l’Antiquité païenne, l’incube mallarméen mine jusqu’à l’essence même du Noël chrétien.

Dans une veine plus légère mais non moins significative, un Conte de Noël d’Alphonse Allais s’attaque aux dérives consuméristes de la fête. Dieu, agacé à l’idée qu’il y ait « plus de monde, cette nuit, au Chat Noir qu’à Notre-Dame-de-Lorette », demande au bonhomme Noël de récolter les chaussures des humains au lieu de les remplir de présents. Pour grossir le denier de Saint-Pierre, Santa Claus cède son butin à des « messieurs forts aimables » qui ouvrent rue du Temple de « vastes magasins, dont les intelligents directeurs, MM. Meyer et Lévy, ont su faire une des attractions de Paris ». Au-delà de la blague juive, qui ne choquait guère, Allais se moque de la commercialisation croissante de Noël et de ses marchands du Temple.

Ces différents récits subvertissent l’esprit sinon la lettre du mythe de Noël, mais ils transgressent aussi les frontières intuitivement tracées au genre du conte, à commencer par celles du conte de fées. C’est ce que pointe L’Évangile selon saint Perrault, publié dans les Nouveaux Noëls de Paul Arène. Comme son titre le suggère, la fable mêle allègrement la Bible et les Contes de ma mère l’Oye : les rois mages sont rebaptisés marquis de Carabas, Hérode prend les atours de Barbe-Bleue, et ainsi de suite. Cette Nativité revisitée par une fillette de trois ans s’achève sur la visite funeste de Jésus à sa Mère-Grand… La morale du conte interroge les motivations profondes de ce panachage qui contre les certitudes satisfaites de l’Église : « Les enfants y voient clair parfois et prophétisent à leur manière. Êtes-vous sûr, au fond, que le loup n’ait pas mangé Jésus ? Jésus apportait la paix sur terre, et plus que jamais on se bat. Jésus voulait supprimer la misère, et toujours la misère règne ! Simonette a raison, monsieur le curé, et le loup mangea Petit Jésus, ce qui explique bien des choses. »

Histoires insolites, contes cruels voire déclinaisons perverses… Nouvelles fantastiques, humoristiques ou policières – dans le sillage de L’Escarboucle bleue de Conan Doyle… On voit combien le rituel du conte de Noël n’a cessé d’épouser les développements de la littérature. Ce mouvement se poursuit au XXe siècle, avec au surplus une diversification des formes d’expression. En bande dessinée, l’hebdomadaire Spirou comme le journal Tintin rivalisent d’ingéniosité pour thématiser les fêtes de fin d’année dans leurs numéros de décembre. Outre-Atlantique, le personnage de Picsou – Uncle Scrooge dans l’original, ce qui marque son ascendance – apparaît en décembre 1947 dans un comics intitulé Noël sur le mont Ours. Les films de Noël aussi sont légion, de Miracle sur la 34e rue (1947) à L’étrange Noël de monsieur Jack (1993). Et ne parlons même pas des comédies sentimentales qui envahissent les écrans de télévision en fin d’année. Elles répandent une vision américanisée de la fête, qui a succédé à l’hégémonie du modèle anglais.

La première apparition d’un Picsou inspiré de Dickens dans Christmas on Bear Mountain de Carl Barks, publié dans Walt Disney’s Donald Duck n° 178, 1947.

Tant conte-t-on Noël qu’il vient

Si l’évolution des contes de Noël suit donc celle de la littérature et de la culture médiatique, on a vu qu’elle accompagnait également les mutations survenues dans les représentations de la fête, en particulier sa laïcisation et sa marchandisation. Cette fonction de révélateur est toutefois plus subtile qu’il n’y paraît. En tant que source sur Noël, les contes permettent aux historiens de restituer les rituels festifs et les mentalités qui y président. Mais loin d’offrir un miroir statique des pratiques, ils en travaillent l’imaginaire de manière dynamique. Ainsi valent-ils de surcroît comme une source de Noël, susceptible d’en infléchir le discours. Pour reprendre les mots d’Alain Cabantous et François Walter, ils sont l’un des « supports qui édifient, ancrent, voire unifient les représentations noëliques dans les esprits ». Autrement dit, les contes de Noël créent Noël aussi bien qu’ils le reflètent.

« Tant crie-l’on Noël qu’il vient » : le proverbe jadis relayé par François Villon suggère bien cette idée que l’invocation de Noël – aujourd’hui au moyen des fictions – en est proprement constitutive. Dans son Ethnologie de Noël, Martyne Perrot estime même que Noël serait « cliché littéraire tout autant que réalité historique complexe ». On a vu que le Christmas Carol avait permis aux représentations de la fête victorienne de se sédimenter au point de donner l’illusion d’une rupture chronologique avec les célébrations antérieures de la Nativité ; mais, dans la mesure où ce postulat ne se vérifie pas de manière aussi nette dans les faits, il faut moins voir dans le conte de Dickens le symptôme d’un changement soudain de paradigme qu’un récit de (re)fondation quasi mythologique, à la fois pour la représentation de Noël et pour la constitution de la middle class anglaise.

Envoi : les contes de Noël à l’épreuve du réchauffement climatique

Le jeu de variations qu’offrent les contes de Noël ouvre ainsi un espace discursif où se négocient, surtout dans des sociétés de plus en plus éclatées et multiculturelles, des identités complexes. En supposant – et en relançant – la stabilité intergénérationnelle d’une fête apparemment « sans histoire », ces récits emblématiques permettent à la communauté des lecteurs de se réapproprier son présent. À cet égard, ils fonctionnent comme Les santons de Jean Giono : ils sont un « moyen d’expression », sur les deux plans individuel et collectif.

Or, s’il consolide bien l’imaginaire de Noël dans des visions pérennes et (donc) rassurantes, ce réinvestissement exprime en creux l’angoisse de leur perte possible, puisqu’il confronte cet univers immobile aux défis du monde actuel ou futur. D’où, par exemple, la gageure proposée en 2019 par les Éditions Montsalvens aux autrices et aux auteurs romands à l’occasion d’un concours littéraire sur le thème Si la neige ne revenait pas : interroger la fête de Noël au prisme de l’hypothèse – effective ou irréalisée – d’un bouleversement de ses représentations habituelles, et partant de notre société.

Si la neige ne revenait pas, 2019. La couverture de Philippe Gallaz confronte habilement d’industrieux et atemporels bounets rodzos (bonnets rouges), lutins issus du folklore de la Gruyère, à la nécessité contemporaine de l’enneigement artificiel.

Le cliché du « Noël blanc » s’est installé dans la culture occidentale dans la seconde moitié du XIXe siècle et culmine dans les années 1940 avec le succès fulgurant de la chanson White Christmas, dont les paroles chargées de nostalgie réconfortent les Américains en pleine Seconde Guerre mondiale : « I’m dreaming of a white Christmas / Just like the ones I used to know ». Bref, « Noël sera blanc ou ne sera pas », résume Martyne Perrot dans ses Idées reçues sur Noël. Suggérer qu’à l’avenir il ne puisse plus l’être en raison du réchauffement climatique revient soit à renoncer à la magie de Noël, soit à en mythifier une vision passéiste.

Comme dans le film Y aura-t-il de la neige à Noël ? (1996), cette perspective appelle donc nécessairement un conflit entre le constat d’un monde désenchanté et un refuge myope dans la féerie. Si la neige ne revenait pas, en définitive, c’est rien moins que les fondements de notre être-au-monde et de notre vivre-ensemble qui se craquelleraient, une menace renforcée par le caractère régional imposé par le règlement du concours, puisqu’à l’imagerie de la fête hivernale vient se superposer celle, non moins surdéterminée, des Alpes poudrées de Suisse.

Les conséquences écologiques et économiques d’une absence de neige sont traitées de manières variées par les auteurs retenus pour la publication : réalité déjà sensible, cauchemar annonciateur, anticipation collapsologique. Les visions dystopiques qu’ils échafaudent ne sont que les contre-empreintes de la double utopie de la Suisse éternelle et de la magie de Noël, et les réponses qu’ils imaginent se distinguent par leur créativité : recours à des substituts artificiels inspirés par la technologie ou par l’artisanat, repli sur des contrées de légende comme la Gruyère ou encore remotivation d’une métaphore vivifiante comme celle de la boule à neige.

Confronter cette problématique au genre du conte de Noël met ainsi en lumière l’une des fonctions fondamentales de la littérature : celle d’exprimer en nuances les peurs et les fantasmes d’une société, celle de rêver les possibles de notre monde. Non pas en modélisant des résolutions concrètes, mais en modelant par l’écriture – puis par la lecture – un bagage d’affects et de structures mentales qui nous aideront à vivre ces lendemains incertains. Là encore, le conte de Noël s’avère être un outil heuristique souple et efficace, puisque les onze textes primés relèvent tour à tour de la légende, du merveilleux scientifique, du conte animalier pour enfants, de la satire sociale.

Il y a plus d’un siècle, Alphonse Allais commettait une petite fantaisie intitulée Black Christmas. En situant le récit à La Havane, il contrevenait sciemment à l’horizon d’attente des « coutumiers contes de Noël » où tombe la neige. Le narrateur, désabusé par l’état du monde, avertissait les lecteurs :

« Je veux bien encore, malgré mon extrême lassitude, malgré mon écœurement de tout ce qui se passe en ce moment, malgré mille déceptions de toutes sortes, je veux bien vous dire un conte de Noël.

Oui, mais pas un conte de Noël comme tous les autres. »

Si la neige ne revenait pas, les contes de Noël ne seraient pas comme tous les autres. Ils devraient se réinventer, à l’instar de la fête dont ils sont devenus, on l’aura compris, indissociables. Mais il y a fort à parier que ni les uns ni l’autre ne disparaîtraient. Car les contes à Noël toujours reviennent.

Jean Rime

Références

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BENOIT Jérémie (éd.), Le Bouquin de Noël, Paris, Robert Laffont, 2016.
BRACHER Julia (éd.), Noël raconté par les grands écrivains, Paris, Omnibus, 2012.
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LACHAT Stéphanie, « Entre tradition et modernité : conte de Noël et presse syndicale », dans Jean-Michel ADAM, Thierry HERMAN et Gilles LUGRIN (dir.), La presse écrite : des genres aux mélanges de genres, Études de lettres, 3-4, 2000, p. 153-177.
MAERTEN Stéphanie, « Du conte à la nouvelle : ambiguïté générique et thématique dans trois histoires de Noël », Mélanges de science religieuse, 75/4 : « Voyons un autre Noël » (C. Dickens). Noël dans la littérature de langue anglaise, 2018, p. 5-20.
PERROT Martyne, Ethnologie de Noël. Une fête paradoxale, Paris, Grasset, 2000.
–––, Faut-il croire au Père Noël ? Idées reçues sur Noël, Paris, Le Cavalier Bleu, 2010.
PISSAVY-YVERNAULT Christelle et Bertrand (éd.), Contes de Noël du journal Spirou, 1955-1969, Marcinelle, Dupuis, 2020.
POULAILLE Henry, La grande et belle bible des noëls anciens, 3 vol., Paris, Albin Michel, 1942-1951.
RÉZEAU Pierre, Les noëls en France aux XVe et XVIe siècles. Édition et analyse, Strasbourg, Éditions de linguistique et de philologie, 2013.
VLOBERG Maurice, Les noëls de France, Grenoble, B. Arthaud, 1938

Une première version de ce texte a paru en postface du recueil Si la neige ne revenait pas (Éditions Montsalvens, 2019). Il est repris ici – revu et corrigé – avec l’aimable autorisation des Éditions Montsalvens.

Jean Rime, historien de la littérature et de la culture médiatique, est chargé de cours à l’Université de Fribourg et chargé d’édition de la collection « Savoir suisse » (Presses polytechniques et universitaires romandes).

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